Risques en randonnée et trek dans le nord-ouest argentin

Publié le par Stan

 

Avec mes quelques articles et récits de randonnée, j’espère donner envie de venir pratiquer ce loisir dans cette belle région où il est peu courant. Il me parait responsable de faire une mise en garde général et d’exposer les risques liés à la pratique de la randonnée et du trekking dans le nord-ouest argentin. L’envie de profiter au maximum de son séjour et des merveilleux paysages peut conduire à mettre de côté quelques règles de prudence. Pour les randonneurs débutants, mieux vaut rester sur les itinéraires les plus simples ou être accompagné par un guide dès lors que l’on quitte les sentiers battu. Pour ceux qui ont de l’expérience, c’est un atout mais agir par « habitude » sans tenir compte des particularités locales conduira à des erreurs.

 

En randonnée et trek, il existe des précautions à prendre, des erreurs à éviter… tout un tas de conseils, de principes et de raisonnements visant à réduire les risques. Je pense que sur ce sujet le site www.davidmanise.com est une mine d’or. Puisque ce site est très bien fait, je ne vais pas m’amuser à en reprendre le contenu mais à l’appliquer au cas spécifique de la randonnée dans le nord-ouest argentin.

 

Je dois tout de même parler rapidement de la règle essentielle de survie : la règle des trois. Elle est très simple. On meurt en :

-          Trois secondes sans attention. Une chute et c’est réglé.

-          Trois minutes sans respirer. Une allergie, un problème de santé, de cœur, de circulation sanguine…

-          Trois heures sans abri. Ce qui revient à mourir de chaud ou de froid.

-          Trois jours sans boire. Ce peut être moins en cas de grosse chaleur.

-          Trois semaines sans manger. Ce qui n’en fait pas une priorité.

Pour ceux qui veulent l’original www.davidmanise.com/textes/piorites.php. C’est plus complet et plus intéressant !

 

A partir de là, on peut définir les facteurs de risque liés à la randonnée dans le nord-ouest argentin. Il faut tenir compte du climat, du relief, du peuplement… d’un ensemble de facteurs qu’il est difficile d’imaginer sans connaitre un peu la région.

 

L’environnement 

Je pratique la randonnée dans le nord-ouest argentin, majoritairement dans la province de Salta. Je décris un secteur formé par Salta Capital – Cafayate - San Antonio de los Cobres – Cachi, qui concentre 90% de mes sorties. Cette zone est immense, il est impossible de la décrire précisément. Le relief va de 1000m à plus de 6000. On passe des plaines et des vallées humides à la puna (haut plateau à plus de 3000m) aride et froide, sans oublier les quebradas chaudes et sèches ou encore les yungas (fôret dense d’altitude). C’est un cocktail de microclimats et d’écosystèmes.

Le plus souvent, je suis dans la puna, en montagne (de 2000 à 5000m) ou dans des quebradas d’altitude. Je randonne généralement près des routes et villages : routes 51, 68, et 40. Le climat y est rude et sec, sinon aride. Il n’y a presque pas de point d’eau. La pluie est très rare d’avril à décembre. Pendant l’été (décembre – mars), des orages violents naissent. Le temps est très instable et difficilement prévisible. Les averses inondent, ruissellent et même créent des glissements de terrain. A cette époque, les sommets sont généralement dans le brouillard.

Les variations de températures jour/nuit sont fortes ; très chaud le jour, très froid la nuit. Il peut aussi faire très froid tout le temps, surtout en altitude. Les vents sont souvent violents. Les paysages sont très minéraux et la végétation rare, basse et piquante. Les hautes altitudes génèrent des symptômes de mal des montagnes.

 

En image, c'est plus facile à imaginer

 

Un col à 3700, à proximité de Cachi

Abra de la bandera - foto belu - decembre 2010 (36)

 Le Macon, 5600m de pierres et de terre 

Ascencion Macion - 20 novembre 2010 (77)

 

Sillon del Inca, pas loin de Salta

Sillon del Inca (2)

 

Le Camara et ses fôrets épineuses

7 novembre 2010 - rando del camara (25)

 

Le Redondo, 30min plus tard nous serons dans le brouillard

P1080278

 

Pour se donner une idée plus précise, il y a les topo de rando et les albums photos.

 

Application de la règle des trois

Trois secondes sans attention

La chute peut rapidement arriver. Le sol est généralement couvert de cailloux, terre, sable et de broussailles basses. Une cheville foulée (ou pire) et sans accès aux secours la galère peut commencer. L’altitude trouble l’équilibre, augmente la fatigue et rend bête. Les chances de tomber ou de prendre de mauvaises décisions sont plus élevées.

§  Modérer son effort pour garder ses moyens.

§  Faire attention !

 

Trois minutes sans oxygène

L’altitude peut provoquer des symptômes graves. Le manque d’oxygène essouffle et le cœur bât vite. Même en étant jeune et sportif (1500m D+/semaine et 1h30 natation), j’étais à la ramasse à m’arrêter tous les dix pas au dessus de 5300m. Vouloir aller vite en haute altitude et forcer, c’est la garantie de chopper le mal des montagnes.

§  Se renseigner sérieusement sur le mal des montagnes.

§  Faire un bilan avec un médecin.

§  Être attentif à son état, écouter les symptômes.

§  Modérer ses efforts.

§  S’arrêter, attendre, descendre en cas de problème.

§  Prendre une aspirine ou équivalent, mâcher de la feuille de coca.

 

Trois heures sans régulation thermique

La puna et la haute montagne sont adeptes des forts changements de températures. La journée peut être très chaude. Près du tropique, le soleil est fort, d’autant plus avec l’altitude. Il brule la peau en un rien de temps. Ceux qui vivent en montagne, même s’ils ont la peau bien foncée, portent TOUJOURS des vêtements longs. Avec ce soleil et l’air sec d’altitude, on se déshydrate très vite. Enfin, il n’y a pas ou peu de végétation, si bien qu’il ne faut pas compter sur l’ombre pour s’abriter. L’acclimatation à l’altitude demande beaucoup d’eau. La déshydratation et le coup de chaud arrivent vite. Je tourne à 3l d’eau par jour.

A l’inverse, la nuit il fait très froid en altitude. On passe souvent de +30° à -10° en quelques heures. Sans abri et sans équipement, c’est vite une situation à problème. Le vent est souvent de la partie et renforce le refroidissement. Il est difficilement envisageable de se faire un abri avec autre chose que des cailloux.

Il fait aussi régulièrement froid la journée en altitude. Il est alors facile de se faire surprendre en partant de Salta (1200m) à 30° et d’arriver sans vêtements chauds 2000m plus haut à 5° avec un bon petit vent. Comme il ne pleut presque jamais (hors décembre – mars),

Avec l’altitude, je trouve qu’il est plus difficile de se réchauffer à l’effort. Le corps manque d’oxygène, on se traine, on s’arrête tous les quinze pas et donc on produit peu de chaleur.

La pluie est extrêmement rare d’avril à décembre, surtout dans l’ouest de la province. On peut être tenté de se passer de veste, comme je l’ai déjà vu. Grave erreur car c’est oublier les vents violents et froids. Ce vêtement ne sera pas nécessairement imperméable (sauf saison des pluies). Le poncho fait mauvais ménage avec la végétation locale épineuse et les sentiers étroits. Mais il sera une bonne protection contre les orages estivaux.

Camper en altitude est un moment merveilleux. A 4000m et à des dizaines de kilomètres de la première ville les étoiles s’observent comme jamais. Sur ces montagnes pelées on est aussi aux premières loges en cas d’orage et de vent. Il y a peu de zones abritées et trouver un « bon » endroit pour planter l’abri au milieu des cailloux, des ronces ou des cactus prend beaucoup de temps. Il faut être très attentif aux courants thermiques qui soufflent violemment de l’air glacé pendant la nuit depuis les hauts sommets. En cas de pluie, les caractéristiques des pentes et du sol favorisent le ruissellement et les éboulements.

§  Prendre des vêtements couvrants et un chapeau. Des vêtements en coton seraient bien s’il n’y avait pas le risque de refroidissement en fin de journée. J’utilise chemise, buff et pantalon synthétiques, avec une casquette en coton.

§  Prendre beaucoup d’eau, boire beaucoup, mouiller son chapeau ou chèche. 

§  Modérer ses efforts sous la chaleur et partir tôt le matin.

§  Prendre des vêtements chauds en plus, quitte à les porter pour rien. J’ai souvent un gilet polaire épais en rab, qui ne me sert (presque) jamais la journée.

§  Prendre un coupe-vent et/ou un imperméable quand c’est la saison des pluies (ou en cas de doute).

§  Partir en autonomie avec abri et sac de couchage.

§  Prendre le temps du choix du lieu de bivouac : à l’abri des vents, du ruissellement et sur une surface où l’installation sera facile et solide.

 

Trois jours sans eau

L’eau est très rare dans une grande partie du secteur alors que les conditions impliquent de boire beaucoup et qu’il est difficile de s’abriter. Je ne parierai donc pas sur trois jours sans eau mais moins. L’altitude donne soif et l’air est très sec, en plus de la chaleur. Une bonne acclimatation impose de boire beaucoup.

§  Prendre plus d’eau que nécessaire. J’emporte 3L pour une journée alors que je suis un petit buveur.

§  Avoir un moyen de décontamination type pastille, javel ou ébullition. Attention car l’eau à température plus basse en altitude et certaines bactéries ou parasites résistent. Je suis adepte des pastilles pour leur simplicité.

§  Prévoir une protection contre le soleil (tarp) et des vêtements adaptés. J’ai casquette, buff, vêtements longs et anti-UV.

 

Trois semaines sans manger

Pas grand-chose à dire de particulier. Celui qui en arrive là, chapeau. La Pachamama l’appelle fiston et les condors ne le regardent plus comme le prochain repas mais comme un des leurs. Il apprend aux lamas à cracher plus loin.

§  Mars et ça repart. Un minimum de nourriture est bien appréciable en cas de pépin pour se donner un coup d’énergie. Je prends toujours à manger avec une réserve au cas où.

 

Cette application de la règle des trois permet de dégager les principaux risques. Cet environnement apparait comme dur, peut favorable au développement et au maintien de la vie. Il n’y a qu’à voir la faible quantité d’animaux et de végétaux pour s’en rendre compte. Mais il faut encore ajouter quelques facteurs de risques supplémentaires et déterminants, du moins selon moi.

 

Les facteurs de risques 

Selon moi, voici les risques un peu « particuliers » au secteur.

L’isolement et l’absence de réseau de téléphone mobile. En cas de problème, il y a très peu de chance de tomber sur un quidam pouvant aider ou de pouvoir appeler les secours. Il n’y a quasiment personne qui randonne. Les chemins sont très peu fréquentés. Des sentiers bien marqués relient parfois une ferme à la route, laissant espérer un passage régulier. Erreur, le fermier ne l’emprunte qu’une fois tous les 10 jours avec ses ânes.

§  Partir en groupe et toujours prévenir où l’on va, comment et quand on doit rentrer. Laisser un itinéraire précis à quelqu’un. Une formation de premier secours me parait très importante (note à moi-même, en faire une) et une trousse de secours bien sur.

 

Des secours peu développés. Il n’existe pas de peloton de montagne, bien équipé, entrainé et disponible. C’est très certainement la police locale qui viendra vous chercher en 4*4 et à pieds. Or elle n’est pas formée à ce genre d’exercice. Les secours sont donc lents, mal orientés, mal organisés… Même si l’on peut les prévenir, ils n’arriveront peut être que bien plus tard et auront des difficultés à se localiser.

§  Partir en groupe et toujours prévenir où l’on va, comment et quand on doit rentrer. Laisser un itinéraire précis à quelqu’un. Une formation de premier secours me parait très importante (note à moi-même, en faire une) et une trousse de secours bien sur. Avoir un moyen de se faire repérer, c'est-à-dire se faire voir et/ou entendre.

 

L’absence de cartographie de qualité et l’immensité. Il est plus facile de se perdre. L’altitude ne développe pas les capacités cérébrales... Les distances entre les routes, les villages, les rivières et points d’eau… ne permettent pas d’improviser un parcours. La densité des réseaux est très faible et laisse des portions immenses de territoire quasiment coupées de tout. Si l’on se plante, la fatigue générée par l’altitude permet plus difficilement de rattraper le coup en forçant le pas.

§  Chercher toutes les informations possibles. Demander aux gens, aux bergers, au poste de police, étudier les images satellites sous tous les angles, prendre un GPS ou mieux un guide local… Sur place, prendre le temps de bien se repérer. En cas de doute, une pause pour faire  le point et sinon demi-tour !

 

Ces éléments sont pour moi des facteurs aggravants des risques classiques en montagne. Je les mets en épingle car ils ne sont pas évidents pour un randonneur, même expérimenté, européen. Il est dur de changer ses habitudes et ses schémas de pensée. Quand on randonne depuis xx années avec les cartes de l’IGN, le balisage et les topos FFR, que l’on se dit plus ou moins consciemment que le portable et que les secours ne sont pas si loin, que l’on croise xx personnes/jour sur les sentiers de rando… il est difficile de mettre ça de côté, même dans un contexte différent.

Ainsi, même en l’absence d’informations suffisantes, qui ne serait pas tenter de partir crapahuter. On verra bien sur place… Et au pire on rejoindra la route ou y’aura bien un chemin avec un village pas loin et que l’on croisera du monde. Au pire du pire, je prends mon portable et j’ai une assurance pour payer le sauvetage en hélico…

 

Ce qui serait bénin sur un GR français peut devenir une belle galère ici. Une entorse, le portable qui ne passe pas et voilà que l’on est coincé pour la nuit. Bien qu’il ait fait chaud la journée, il va geler fort dès le soleil couché et les courants d’air froid vont descendre des 5000m et provoquer des vents violents glacés. Même si les secours sont prévenus, ils mettront longtemps à venir et à localiser car ils ne sont pas formés au sauvetage en montagne. D’ici là, ça ne va pas être marrant, surtout si on n’a pas assez bu et pris des coups de soleil.

 

PachamamaIl ne s’agit pas de ne pas sortir ou de rester sur les sentiers balisés. Il s’agit de se préparer au mieux pour profiter sans trop de risque de la Pachamama, en lui montrant tout le respect qu’on lui doit. C’est bien pour ça que le culte de la Terre mère est encore si présent chez ceux qui habitent les montagnes et la puna. Ils l’admirent pour sa beauté, la respectent pour ce qu’elle leur apporte et la craignent pour ce qu’elle peut leur prendre.

 

 

 

 

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